Joy Kinna (née en 1997) est une peintre abstraite basée sur l’île de Vancouver, au Canada. Son travail, exposé internationalement, explore la connexion — avec soi-même, la famille et l’océan — à partir de ses expériences vécues. Elle se distingue par son approche tactile, où la texture et les matériaux jouent un rôle essentiel dans le processus. Ses peintures naissent de l’interaction entre le paysage, la mémoire, l’émotion et l’espace physique. À travers un geste maîtrisé et une ouverture à l’imprévu, chaque œuvre évolue de manière organique. Le travail de Kinna invite au repos, à la réflexion et à une connexion personnelle profonde.


Ton œuvre transmet une grande intention et comporte de multiples couches. Pourrais-tu nous expliquer ton processus créatif, depuis la première étincelle d’inspiration jusqu’au résultat final ?

Absolument, certaines de mes œuvres sont effectivement plus complexes que d’autres, et je pense que cela tient au fait que mon travail est très axé sur le processus. Sur chaque toile, j’apprends quelque chose de nouveau à partir de la précédente — parfois l’exploration d’une couleur, d’un geste, d’une texture particulière, etc. J’aborde souvent la toile avec un esprit très ouvert : généralement avec quelques couleurs en tête ou une direction ou une forme générale, mais une grande partie de ce qui se passe sur la toile est intuitive, et honnêtement, il s’agit surtout de réagir à de petits moments qui émergent et que je souhaite préserver ou transformer. C’est comme un jeu permanent, et je suis simplement la joueuse qui déplace les pièces d’échecs.

Quel rôle jouent les matériaux dans ton travail ? Choisis-tu tes toiles, pigments ou outils avec le même soin qu’un artisan du cuir choisit ses peaux ?

En tant qu’artiste abstraite, le matériau est au cœur de mon travail. Du début à la fin du processus de création, le choix des matériaux est fondamental. Je travaille sur des toiles brutes de grand grammage, ce qui me permet d’appliquer de nombreuses couches de matière, d’eau et de pression avec la certitude que la toile soutiendra l’œuvre que je crée. Je travaille principalement avec des peintures acryliques solubles dans l’eau. Ainsi, l’eau joue un rôle fondamental en tant que matériau ; sa fluidité est essentielle. Je ne peux la contrôler que dans une certaine mesure, et elle varie en fonction de la température, ainsi que d’autres facteurs.

Ces dernières années, j’ai été particulièrement attirée par le graphite, les bâtons d’huile et le sel, car chacun de ces matériaux interagit avec l’eau de manière très différente. Lorsque j’utilise du sel, le résultat est quelque peu imprévisible. Le graphite avec lequel je travaille est également soluble dans l’eau, ce qui me permet de superposer des couches ou de le diluer fortement afin qu’il se dissolve dans l’eau. Les bâtons d’huile doivent généralement être appliqués en dernière couche, au-dessus des marques sèches d’acrylique et de graphite. Je les utilise pour mes touches finales, car l’huile et l’eau ne se mélangent pas comme d’autres médiums.

J’encadre toutes mes œuvres achevées dans du bois de frêne. Mon équipe s’approvisionne en frêne canadien, et je sélectionne personnellement chaque pièce du cadre qui entourera l’œuvre. En raison des variations du veinage et de la couleur, nous nous efforçons d’associer les éléments dans une harmonie de tons qui complète la peinture.

Je pense que, tout comme les artisans du cuir choisissent leurs peaux, les matériaux avec lesquels travaillent les artistes façonnent et conditionnent leur œuvre. En tant qu’artiste abstraite, une grande partie de mon travail tourne autour de l’interaction entre les matériaux. Je développe actuellement des idées de sculptures et, une fois de plus, je réalise que l’importance du lien entre les matériaux est encore plus grande.

Comment parviens-tu à équilibrer spontanéité et précision lors de la création d’une œuvre ? Y a-t-il un moment où tu sais que l’œuvre est « terminée » ?

J’adore cette question. Je pense qu’elle nous ramène à l’importance d’observer réellement l’œuvre comme si l’on était un joueur dans un jeu. Lorsque ces moments spontanés apparaissent sur la toile, ils échappent souvent à mon contrôle—mais c’est précisément là que réside la magie. Comme dans la vie, plus on se laisse aller et plus on lâche prise, plus il y a de place pour la magie. Mon rôle en tant qu’artiste consiste à observer et à préserver ces moments si beaux, tout en décidant lesquels doivent rester et lesquels nécessitent un peu de soutien ou d’ajustement, pour ainsi dire.

Je pense que la décision de terminer une œuvre ou de savoir si elle est complète est assez intuitive. Lorsque, en tant qu’artiste, on ressent une forme de paix en regardant l’œuvre, on sait qu’elle est terminée.

Y a-t-il un rituel ou un environnement particulier qui t’aide à entrer dans ton flux créatif ?

Oui, dans mon atelier, j’ai besoin de temps et de concentration pour préparer mon espace créatif afin de pouvoir entrer dans un état de fluidité. Pour moi, cela consiste à allumer de l’encens, mettre de la musique et écarter les anciens travaux et autres objets afin de me concentrer pleinement sur ce qui est devant moi. Ce sont des rituels simples mais essentiels que je pratique avant de commencer une nouvelle œuvre ou de reprendre celles en cours.

Comment ton héritage culturel et ton histoire personnelle influencent-ils ton travail ? Y a-t-il des traditions ou des techniques qui ont marqué ton style ?

J’adore cette question. Une grande partie de mon travail s’inspire de la vie au bord de la mer. J’ai passé toute ma vie sur la côte ouest du Canada, mais mon père est né en Norvège, sur une île côtière, et j’ai eu le privilège d’y retourner à plusieurs reprises. Ma grand-mère a sans aucun doute été la force motrice dans la transmission de notre héritage norvégien et de notre amour profond pour les eaux côtières, ce qui a eu un impact très fort sur mon travail. Mes racines scandinaves, ainsi que le fait de savoir que ma famille vient d’une petite île côtière, me donnent un profond sentiment d’appartenance. C’est comme un fil conducteur reliant des générations de création artistique du côté de mon père, ainsi que ce lien profond avec la nature.

Y a-t-il des matériaux auxquels tu reviens sans cesse, presque comme s’ils étaient des collaborateurs de confiance ?

L’eau, le sel, les acryliques et le graphite. En ce qui concerne la toile, je travaille sur de la toile brute. Elle me semble plus naturelle, plus sincère d’une certaine manière. Une grande partie de mon travail contient des espaces vides, ce qui permet à la texture et aux fibres de la toile de rester visibles et d’interagir avec l’œuvre. Cependant, avec le temps, à mesure que certaines de mes pièces recouvrent davantage de surface, la toile peut parfois disparaître de la vue.
J’aime beaucoup la manière dont cette toile retient les matériaux et l’eau auxquels je me sens si liée.

Quelle part de ton processus est visible dans l’œuvre finale, et quelle part reste cachée sous la surface ?

Cela dépend beaucoup de l’œuvre. Certaines ont été retravaillées encore et encore pendant des mois, changeant constamment de forme. Il y a probablement toute une série de peintures sous la surface ; cependant, d’autres semblent prendre vie en un instant. Souvent, ces œuvres sont plus minimalistes et peuvent être réalisées dès la première ou la deuxième couche.

Si quelqu’un pouvait assister à une partie de ton processus créatif en atelier, quel moment choisirais-tu et pourquoi ?

Les premiers moments sur la toile. Ils semblent à la fois sacrés et libres. Le moment où je verse le premier jet d’eau ou de peinture, puis où je mets ces matériaux en mouvement, est unique à chaque fois. Ce n’est que le début, et on ne sait jamais vraiment comment l’œuvre va évoluer. Je trouve fascinant de comparer les premières traces avec le tableau final et de voir à quel point ils sont différents.

Quels points communs artistiques vois-tu entre ton travail et celui de PARIS/64 ?

Dans ma pratique artistique, mon processus est en constante évolution et perfectionnement. C’est quelque chose auquel je me consacre pleinement, et qui devient inévitable pour tout artiste ou artisan souhaitant créer des œuvres authentiques, faites à la main et capables de résister au passage du temps. Ces œuvres demandent du temps, de l’énergie et de l’attention. Il y a un niveau de qualité que je m’efforce d’atteindre dans mon travail, et cela se reflète dans les matériaux, mais aussi dans l’effort artistique—quelque chose que je retrouve également dans l’artisanat de PARIS/64. Plus que jamais, je pense que la valeur et l’importance du fait main sont en hausse. Dans un monde d’intelligence artificielle, de surproduction et de consommation de faible qualité, l’art et le design qui perdurent sont inestimables.
L’attention portée à la qualité des matériaux et à l’engagement créatif est là où je vois le point de rencontre entre mon travail et les créations remarquables de PARIS/64.

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